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Pour le R20, l’Afrique doit faire le saut technologique en passant directement aux énergies renouvelables

Pour le R20, l’Afrique doit faire le saut technologique en passant directement aux énergies renouvelables

Comme elle l’a fait avec succès pour 
les télécoms en passant directement au mobile sans développer de grands réseaux filaires, l’Afrique doit réaliser un autre saut technologique en passant directement aux énergies renouvelables. C’est la position que le R20 recommande aux pays africains de défendre dans le cadre des négociations à venir à Paris, cette fin d’année, lors de COP 21. Entretien avec Christophe Nuttall, directeur exécutif du R20.

Agence Ecofin : Pourquoi le R20 vise-t-il prioritairement les régions, plutôt que les organisations étatiques ou sous-régionales ?

Christophe Nuttall : D’une part, l’approche du haut vers le bas qui amène les Nations Unies à essayer de négocier un accord global du type Kyoto 1, Kyoto 2, etc. est un processus long et fastidieux. En revanche, les collectivités territoriales ont un fort pouvoir décisionnaire sur tout ce qui concerne les infrastructures publiques qui, elles, ont un fort impact sur les émissions de CO2, le développement des énergies renouvelables, l’efficacité énergétique des bâtiments, les transports publics, le traitement des déchets, etc. On peut estimer que l’ensemble des collectivités territoriales a un pouvoir d’influence sur cet environnement à hauteur de 70%, et même de 80 à 90% pour ce qui concerne les habitations. Il nous paraît donc plus efficace de travailler avec les autorités locales, à l’instar de ce qui s’est fait en Californie, par exemple.

AE : Comment procédez-vous pour identifier et sélectionner les régions qui bénéficieront de votre soutien ?

CN : De ce point de vue, nous sommes à la fois pragmatiques et opportunistes. C’est-à-dire que nous répondons à la demande de régions qui expriment déjà une volonté politique, qui ont envie d’agir concrètement. Nous évaluons si leur projet est viable et si nous avons les moyens d’y contribuer, auquel cas, nous nous engageons. Nous tenons également à diversifier nos interventions sur le plan géographique. Nous travaillons aussi bien en Amérique du Sud qu’en Afrique subsaharienne, en Méditerranée, en Europe ou en Asie…

AE : Donc une région africaine peut aujourd’hui vous contacter en direct pour proposer de travailler avec vous ?

CN : Exactement. Nous travaillons déjà avec des régions de différents pays africains au Nigeria, au Mali, au Burkina Faso, au Sénégal ou encore au Burundi.

AE : Qu’attendez-vous de l’accord de coopération que vous avez signé récemment avec la SABER ?

CN : Beaucoup. La SABER est une agence qui a la caractéristique d’être à la fois publique et privée. Elle a été initiée pour développer les énergies renouvelables en Afrique de l’Ouest. Il y en a plusieurs de ce type en Afrique, mais c’est celle qui nous a semblé la plus intéressante. Elle a pour mission de mettre en place 200 MW d’énergie solaire, ce qui est déjà ambitieux. De notre côté, nous avons réussi à développer un projet de 50 MW au Mali avec une méthodologie qui associe les politiques, des entreprises qui maîtrisent les aspects techniques, et des investisseurs, publics et privés. Cette méthode a permis d’arriver, au final, à un projet de contrat d’achat signé entre l’autorité nationale, qui a le monopole de l’électricité, et la compagnie productrice Akuo Energy. C’est la maîtrise de cette chaîne de valeur dont a besoin SABER pour réaliser son objectif de 200 MW. Nous mettons donc notre expérience à sa disposition. D’ailleurs, maintenant, nous envisageons de lancer ensemble un programme sur tout le continent, avec en ligne de mire 1 GW.

AE : Quel soutien pouvez-vous apporter concrètement dans le développement des parcs industriels African Eco-Techno Park, destinés à développer un tissu d’entreprises africaines dans le secteur des énergies renouvelables ?

CN : Dans ce domaine, nous avons deux dossiers en cours. Le premier concerne l’Algérie. Le gouvernement algérien a mis en place une politique de développement de technoparcs dans ses grandes villes, dont la ville d’Oran. Nous travaillons dans ce cadre avec la wilaya d’Oran. Au début, il s’agissait d’un projet destiné aux télécoms, qui a finalement été réorienté sur les énergies renouvelables et le waste management. Nous avons participé à la conception de ce parc en insistant sur la nécessaire convergence entre les responsables politiques, les entreprises et le monde de la recherche. Trop souvent, les promoteurs de technoparcs pensent qu’il suffit de mettre des infrastructures à disposition pour que les acteurs économiques accourent spontanément. C’est rarement le cas. Donc, nous avons mis en relation les promoteurs de ce technoparc avec des partenaires tels que l’Office de la promotion de l’industrie de Genève, qui dispose déjà d’une grande expérience dans le management de technoparcs, Nice Team Côte d’Azur et le parc Sophia Antipolis, ou encore l’Association internationale des technoparcs dont le siège est à Copenhague, au Danemark. Nous avons organisé les échanges et réuni les conditions du transfert de savoir.

En ce qui concerne le projet African Eco-Techno Park de SABER, en Afrique de l’Ouest, les choses ne sont pas aussi avancées. Nous en sommes encore au niveau de la conception. Pour l’instant, avec SABER, nous travaillons sur des projets ponctuels, très concrets, comme par exemple l’équipement en LED d’une collectivité locale. En réalisant ces projets, nous espérons faire naître une dynamique entre les différents acteurs, qui ont tout intérêt à travailler ensemble et, peut-être, dans un second temps, à développer un univers commun sous forme de technoparc.

AE : Parmi les différentes technologies d’énergies renouvelables, lesquelles, selon vous, servent le mieux votre lutte pour le climat ?

CN : Nous travaillons sur trois technologies lourdes. Tout d’abord, il y a les LED, parce que dans les pays en développement, la facture énergétique est une charge qui grève lourdement les budgets municipaux, entre 30 et 50% suivant les cas. Lorsqu’on parvient à équiper une commune de lampes LED pour l’éclairage public, on réduit sa facture énergétique de 60%. Dans ce domaine nous sommes surtout actifs au Brésil et nous finalisons une négociation au Sénégal. Nous intervenons également sur la production d’électricité à partir du photovoltaïque. Sur ce volet, nous travaillons principalement au Mali, en Gambie et au Tchad, pour l’instant. Nous laissons de côté l’éolien ou l’hydro, qui demandent des capacités plus importantes et qui sont souvent gérés au niveau national. Notre troisième volet d’intervention touche la gestion raisonnée des déchets. Nous accompagnons les collectivités locales qui, plutôt que d’incinérer ou d’enfouir leurs déchets, souhaitent mettre en place un processus de triage et de recyclage. Dans ce secteur, notre expérience est essentiellement algérienne et nigériane dans le Delta State. A côté de ces trois approches principales, nous gérons également de petits projets communautaires, notamment au Nigeria et au Burundi, comme par exemple l’installation de biodigesteurs (petites unités de production de biogaz à partir de déchets organiques, ndlr), la pose de panneaux solaires sur les toits d’écoles, ou encore l’équipement de fours solaires pour les boulangeries… Ce sont de petites actions qui présentent une grande efficacité, un retour sur investissement rapide et qui restent assez faciles à mettre en œuvre avec les collectivités territoriales.

AE : Quelles seront, selon vous, les conséquences de la chute des prix du pétrole sur le développement des énergies renouvelables ?

CN : Selon moi, les conséquences sont double : d’une part, dramatiques puisque l’énergie renouvelable devient moins compétitive. Mais seulement à court terme, car il pourrait y avoir un retour du boomerang d’ici 24 mois, selon les experts qui considèrent que les prix devront inévitablement remonter. Il faut donc profiter de cette période pour créer un environnement favorable aux investissements dans les énergies renouvelables.

AE : Mais à ce prix du baril, certaines technologies de forage ne seront plus rentables…

CN : En effet. Cette conséquence n’est pas encore beaucoup évoquée, mais si les prix bas se maintiennent, certains projets d’investissements importants pourraient être remis en question. Cela pourrait se transformer finalement en aubaine pour les énergies renouvelables.

AE : Etes-vous encore loin de votre objectif de 1000 régions, villes et gouvernements locaux qui s’engagent pour le climat lors de la COP 21 à Paris en 2015 ?

CN : Je pense que cet objectif est déjà dépassé ! Nous avons eu notre Sommet des Régions, à Paris, au mois d’octobre 2014, où le Gouverneur Schwarzenegger a rencontré le président Hollande, le ministre Fabius et l’envoyé spécial Hulot à qui a été remis une déclaration signée par les plus grandes associations de villes et de régions. Il y a également eu une réunion à Lima, suivie d’une autre à Lyon, pour préparer la COP 21. Vu le nombre d’associations de régions qui s’impliquent et qui constatent une grande réactivité de leurs membres, on atteint déjà plus que 1000. Cette implication des régions est un élément très positif. Je pense que nous aurons, sur ce point, une très belle surprise à Paris en décembre prochain.

AE : Qu’attendez-vous plus particulièrement de l’Afrique lors de la COP 21 à Paris ?

CN : Nous sommes justement en train d’essayer d’organiser un sommet africain sur ce sujet. Il pourrait être organisé à Malabo, en Guinée équatoriale, car il y a sur place toutes les facilités sur le plan de la logistique et des capacités d’accueil. C’est également un pays pétrolier qui, par conséquent, a des moyens. Il semble disposé à mettre l’argent sur la table pour organiser cette rencontre, mais aussi de créer un centre de formation intégré sur la croissance verte, les énergies renouvelables et l’efficience énergétique. Il accepte d’inviter tout le monde sans exclusion, ce qui n’est pas le cas de tous les gouvernements. Nous savons, par ailleurs, que le Gabon s’engage très fortement également et c’est tant mieux.

Nous attendons de l’Afrique une parole forte. Pas forcément pour dire : « On accepte de signer, mais vous payez en échange », mais au contraire, pour affirmer : « Nous sommes un continent d’opportunités et, de la même manière que nous avons réalisé un saut technologique dans le secteur des télécoms en passant directement au mobile sans vraiment passer par le filiaire, nous pouvons passer directement aux énergies renouvelables sans multiplier les infrastructures lourdes comme celles dont disposent aujourd’hui les pays développés. » Donc, nous conseillons à l’Afrique de se présenter comme le futur de l’économie verte. Elle part d’une situation presque vierge et n’est pas handicapée par des structures existantes qui restent très difficiles à remettre en cause, comme par exemple en France avec le nucléaire ou en Allemagne avec les gros réseaux de lignes à haute tension.

AE : Comment considérez-vous sous cet angle les grands projets hydroélectriques africains comme Inga ou Grand Renaissance, qui fourniront également de l’énergie renouvelable ?

CN : Cela reste quand même marginal. En Afrique, l’hydroélectrique représente environ 15%, et je ne pense pas qu’on arrivera un jour à 40%, comme en Suisse, par exemple. D’autant que les chiffres annoncés en termes de capacités de production des barrages hydroélectriques sont souvent surévalués. C’est le cas du barrage de Manantali au Mali, qui n’atteint pas le niveau de production annoncé, ce qui fait que le pays se retrouve avec une infrastructure de lignes à haute tension surdimensionnée. C’est justement cette surcapacité que nous allons utiliser pour injecter le courant produit par la centrale solaire de 50 MW à Kita. Selon nous, l’Afrique peut très bien faire l’impasse sur le smart grid et plutôt envisager des « mini-grids » en milieu rural, qui seraient considérés comme des systèmes insulaires. Nous avons beaucoup appris sur ce sujet suite à des expériences positives en milieu insulaire dans les Caraïbes et dans l’océan Indien. Elles nous semblent reproductibles en Afrique, même si, dans un second temps, il sera possible de relier ces « îles » entre elles. Mais ce serait une erreur, selon nous, de commencer par des investissements lourds pour interconnecter toute l’Afrique.

Propos recueillis par Dominique Flaux pour le magazine ENERGIES AFRICAINES No 1
R20 (R20 Regions of Climate Action) est une organisation non gouvernementale fondée en 2010 par Arnold Schwarzenegger, avec le soutien des Nations Unies. Le R20 est une coalition de gouvernements subnationaux, compagnies privées, organisations internationales, ONG
et institutions académiques et financières. Sa mission est d’aider les gouvernements subnationaux à mettre en œuvre des projets à faibles émissions de carbone, ainsi que de communiquer les meilleures pratiques et politiques dans le domaine des énergies renouvelables, afin de promouvoir une économie verte. La particularité de l’ONG est d’intervenir au niveau des régions.
Le R20 travaille – sur demande des régions – afin de réunir trois acteurs :
les gouvernements subnationaux, les détenteurs de technologies et les investisseurs. Le directeur exécutif est le Dr Christophe Nuttall, ancien directeur du Hub for Innovative Partnerships au PNUD. Le siège du R20 est basé à Genève, en Suisse. L’organisation possède également des bureaux aux USA, en Algérie, au Brésil et en Chine.

agenceecofin.com

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