vendredi 15 novembre 2019
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Pourquoi la Russie est importante dans la nouvelle vision africaine de la transformation économique

Pourquoi la Russie est importante dans la nouvelle vision africaine de la transformation économique
Après les réunions annuelles de la Banque africaine d’import-export (Afreximbank), la plus grande banque de financement du commerce en Afrique, à Moscou (Fédération de Russie) du 18 au 22 juin dernier, Sotchi, une autre ville russe accueillera du 23 au 24 octobre le premier sommet Russie-Afrique. Dans cette tribune, Dr Hippolyte Fofack, économiste en chef et directeur de la recherche et de la coopération internationale chez Afreximbank, revient sur l’importance des nouvelles relations entre la Russie et l’Afrique, alors que l’Afrique cherche de nouveaux partenaires économiques et commerciaux, suite à la création de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlec).

La coopération entre la Fédération de Russie et l’Afrique remonte à plusieurs décennies, lorsque l’Union soviétique de l’époque fournissait un appui tactique et logistique aux pays africains dans leur lutte pour l’indépendance et l’autodétermination. Ces derniers temps cependant, reflétant peut-être une convergence idéologique mondiale, c’est le niveau de coopération économique entre la Russie et l’Afrique qui suscite le plus d’intérêt et de dynamisme. Au cours de la décennie écoulée, à titre d’exemple, le volume des échanges commerciaux entre les deux partenaires a augmenté de plus de 140 % pour atteindre 20 milliards de dollars en 2018 et les investissements étrangers en provenance de Russie sont également à la hausse.

Les perspectives d’expansion future sont positives. La technologie et les compétences de la Russie en matière d’énergie et d’infrastructures sont extrêmement pertinentes en Afrique, où les déficits d’infrastructures, en particulier les pénuries chroniques de production et de distribution d’électricité, ont été identifiés comme des obstacles majeurs à la croissance de la productivité et à l’augmentation de la production industrielle. L’expertise russe en matière de gestion intégrée des ressources naturelles pourrait également aider le continent à tirer parti de son excédent de ressources naturelles pour catalyser l’industrialisation fondée sur les produits de base et jeter les fondements d’une coopération économique gagnant-gagnant, dans un environnement commercial et économique mondial de plus en plus difficile en raison de la montée du protectionnisme et de l’intégration des considérations à somme nulle dans l’élaboration des politiques.

Dans son discours d’ouverture aux Assemblées annuelles d’Afreximbank en juin dernier, le Premier ministre russe, M. Dmitry Medvedev, a souligné le fait que la mondialisation avait déplacé les moteurs de la croissance vers les pays en développement, faisant de l’Afrique un partenaire plus important de la Russie. Il a ajouté que l’Afrique pouvait s’appuyer sur l’expertise commerciale et industrielle de la Russie, vieille de plusieurs décennies, pour accroître la productivité et exploiter les opportunités.

Dans le même ordre d’idées, le professeur Benedict Oramah, président d’Afreximbank, a appelé les partenaires du monde entier partageant la vision d’un continent africain progressiste à « unir leurs efforts pour faire avancer un nouvel agenda pour l’Afrique ». Les réunions annuelles ont été consacrées au thème « Exploiter les partenariats émergents à l’ère du protectionnisme ».

La Russie et le paysage changeant des partenaires commerciaux de l’Afrique

L’Afrique a connu une forte croissance économique au cours des deux dernières décennies, avec des taux de croissance moyens de 4,5%, supérieurs à la moyenne mondiale de 3,8%. La région présente certaines des économies dont la croissance est la plus rapide au monde et offre un retour sur investissement élevé. Ce qui a été une source d’attraction pour les investisseurs mondiaux des régions développées et en développement. Cependant, la résilience à la croissance dont bénéficie la région reflète également la diversification croissante de ses sources de croissance et de ses partenaires commerciaux dans un contexte commercial mondial en constante évolution, où la Chine et l’Inde -deux pays du groupe BRICs avec la Russie- sont respectivement devenues le premier et le second plus grands partenaires commerciaux de l’Afrique.

Mais dans un monde où le commerce mondial est largement dominé par les produits manufacturés avec un contenu technologique de plus en plus important, maintenir des taux de croissance robustes et durables en Afrique et une intégration accrue de celle-ci dans l’économie mondiale nécessitera un plus grand investissement dans l’énergie, la technologie et l’innovation, ainsi que l’infrastructure économique. Cela augmentera la valeur ajoutée et stimulera la production. Dans ce contexte, il est particulièrement crucial de combler le déficit d’infrastructures de l’Afrique afin de stimuler la productivité. Les investissements de la Russie dans des secteurs et industries stratégiques, tels que la pétrochimie, l’aviation et le rail, soutiendront non seulement l’expansion économique en Afrique, mais aussi la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlec).

Bien que la Zlec ait été présentée comme un « game-changer » avec le potentiel de défragmentation de l’Afrique héritée de la Conférence de Berlin pour créer l’un des plus grands marchés uniques de biens et de services au monde, forger de nouveaux partenariats commerciaux pour attirer davantage d’investissements étrangers directs en vue de soutenir le développement des infrastructures et l’expansion de la production manufacturière sera déterminant pour sa mise en œuvre réussie.

Même si la numérisation révolutionne les systèmes de paiement et de livraison, la géographie détermine encore le flux de biens et de services. Et en Afrique, où un tiers des pays sont enclavés, régler le goulot d’étranglement des infrastructures stimulera considérablement le commerce transfrontalier et le processus de transformation économique nécessaire pour renforcer l’intégration des pays africains dans l’économie mondiale.

Les investisseurs, y compris russes, se repositionnent déjà pour tirer parti des opportunités de croissance associées aux économies d’échelle et aux retours sur investissement plus élevés que le nouveau bloc commercial et le marché intégré apporteront. Les multinationales réagissent déjà aux nouvelles incitations associées à la Zlec. Volkswagen et Peugeot, à titre d’exemple, déploient déjà leurs activités industrielles au Rwanda et au Kenya, avec l’intention de les renforcer. Par conséquent, le partenariat grandissant entre l’Afrique et la Russie offre à cette dernière un potentiel supplémentaire pour rejoindre la liste des investisseurs et tirer parti des nouvelles opportunités de commerce et d’investissement associées à la Zlec.

L’avantage concurrentiel de Sotchi et de la Russie

Cependant, alors que les possibilités de croissance et de rendements élevés devraient être importantes dans le cadre de l’Accord de libre-échange, les investisseurs russes devront s’adapter au nouvel environnement économique de plus en plus concurrentiel de la région. L’intérêt pour l’Afrique est en effet croissant, non seulement de la part des partenaires traditionnels, mais aussi et de plus en plus des économies émergentes. C’est peut-être l’un des principaux défis auxquels la Russie résurgente pourrait faire face dans le cadre de son réengagement et sa coopération économique renforcée avec l’Afrique.

Mais, l’expertise russe dans les domaines de l’énergie, des infrastructures et de la technologie -où elle est compétitive au niveau mondial- pourrait permettre d’approfondir la coopération dans le cadre d’un partenariat véritablement gagnant-gagnant. Ce qui renforcera les bases d’une croissance résiliente pour l’Afrique et la Russie, dans un environnement commercial et politique mondiale à somme nulle.

Le premier sommet de haut niveau sur les investissements entre la Russie et l’Afrique, qui se tiendra dans la ville russe de Sotchi les 23  et 24 octobre 2019, sera l’occasion pour les officiels et les chefs d’entreprise africains de rencontrer leurs homologues russes et d’élargir les domaines d’intérêt mutuel, en vue de renforcer davantage le niveau d’engagement. Le fait que tant de dirigeants africains aient accueilli favorablement cet événement est de bon augure et les attentes sont très grandes.

Sur un continent où le déficit de financement des infrastructures dépasse les 100 milliards de dollars par an et où les déficits annuels de financement du commerce sont tout aussi importants, l’importance de ce sommet ne réside pas dans le nombre potentiel de contrats qui pourraient être signés, mais plutôt dans l’ampleur et la taille des transactions, ainsi que leur pertinence par rapport aux priorités de croissance et de développement. Cela devrait être la mesure permettant d’apprécier ses résultats et son impact sur le développement.

Le sommet de Sotchi devrait également fournir une plate-forme pour explorer et réaliser des opportunités d’investissement à la fois autour du développement économique et de la sécurité nationale. L’expérience acquise par la Russie au fil des ans nous a permis de tirer une leçon dans un monde de jeu à somme nulle aux intérêts géopolitiques concurrents. C’est le lien étroit qui existe entre la sécurité nationale et le développement économique. En effet, comme l’a déclaré Kofi Annan, le regretté Secrétaire général des Nations Unies, dans l’un de ses discours les plus mémorables, Il n’y a « pas de développement sans sécurité, pas de sécurité sans développement … ». À cet égard, le partenariat renouvelé et approfondi entre la Russie et l’Afrique devrait également viser à renforcer les fondements sécuritaires pour placer l’Afrique sur une trajectoire de croissance irréversible au cours de la mise en œuvre de la Zlec.

Moments historiques

Le sommet de Sotchi, et plus généralement le nouveau rapprochement, offrira également l’occasion de réintroduire la Russie en Afrique à un moment où l’importance de plus en plus accordée à l’économie et à la concurrence par un nombre croissant de partenaires au développement a peut-être obscurci les relations historiques et le rôle critique que la Russie a joué pendant les mouvements de libération et la lutte pour les indépendances en Afrique. En fait, très peu d’Africains et de Russes, surtout parmi la jeune génération, se souviennent des sacrifices consentis par cette dernière au cours de la lutte pour l’indépendance en Afrique.

En Afrique, ce déficit historique et l’impossibilité de se souvenir du soutien fourni par les Russes de génération en génération font partie d’un défi culturel plus vaste et de l’amnésie historique qui a caractérisé la période post-indépendance. A titre d’exemple, l’héritage du combattant de la liberté et du premier Premier ministre post-colonial de la République démocratique du Congo – Patrice Lumumba – est plus vivant en Russie, où une université prestigieuse a été nommée en son honneur. On ne peut pas en dire autant en RDC, sans parler de l’Afrique où les dirigeants n’ont pas encore érigé un monument unique en son honneur et en sa mémoire.

Le sommet Russie-Afrique de Sotchi constituera donc également un tremplin sur la voie d’une plus grande reconnaissance des nombreuses autres contributions importantes de la Russie à des moments critiques de l’histoire de l’Afrique. À cet égard, la création des conditions propices à la compréhension mutuelle et à la coopération, non seulement au niveau économique et des affaires, mais également dans les domaines de l’éducation et de la culture, sera également un résultat important de ce tout premier sommet Russie-Afrique, un sommet qui jettera une base solide pour un partenariat gagnant-gagnant et assurera la continuité historique à travers les générations.

afriquelatribune

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