vendredi 18 septembre 2020
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Rémy Rioux : « Nous ne devons pas sous-estimer les capacités des systèmes africains »

Rémy Rioux : « Nous ne devons pas sous-estimer les capacités des systèmes africains »
L’Agence française de développement (AFD) annonçait le 9 avril un vaste plan de riposte face au Covid-19, doté d’un budget de 1.2 milliard d’euros, à destination des pays africains. L’AFD appréhende la diffusion du virus sur le continent, comptant sur ses partenaires locaux pour l’endiguer et sur la genèse des épidémies en terres africaines pour surmonter la crise. Entretien avec Rémy Rioux, directeur général de l’AFD.

De quelle manière le groupe AFD a-t-il réorganisé ses activités depuis l’instauration du confinement ?

Rémy Rioux : Les équipes parisiennes du groupe AFD sont confinées depuis le 13 mars et progressivement, l’ensemble de notre réseau est entré en télétravail. Nous n’avons laissé que quelques équipes très réduites au siège. Tout cela fonctionne parfaitement bien. Sur le terrain, nos partenaires sont restés, à l’exception de ceux qui présentaient des fragilités particulières. Nous essayons encore de comprendre ce qu’il se passe et nous cherchons des réponses concrètes avec des financements adaptés aux situations d’urgence.

Globalement, toutes les banques de développement sont mobilisées, que ce soit BPI France ou la Caisse des dépôts, la Banque européenne d’investissement (BEI) [le 9 avril, les ministres de l’Economie et des finances européens ont annoncé 540 milliards d’euros pour faire face au Covid-19, ainsi que la création d’un fonds de sauvetage, ndlr], la Cassa Depositi e Prestiti en Italie, la KfW en Allemagne, sans oublier nos amis de la BNDES brésilienne, de la BOAD, de la DBSA, de la TDB en Afrique ou encore de la China Development Bank. Les banques de développement qui sont au nombre de 400 dans le monde, représentent plus de 10 % de l’investissement mondial et sont à la disposition des gouvernements pour jouer un rôle contracyclique dans l’urgence, tout en gardant le sens du temps long, c’est-à-dire du développement durable, du climat et de la biodiversité.

Quel regard portez-vous sur la structuration de l’aide multilatérale en direction des pays du Sud ?

Le président Emmanuel Macron avec Bruno Le Maire, ministre de l’Economie et des finances, et Odile Renaud-Basso, directrice générale du Trésor, sont très engagés pour qu’une réponse financière à l’échelle soit apportée. Ils soutiennent fortement notre initiative « Covid-19 Santé en commun », la première réponse française pour l’Afrique et le Proche Orient. Parallèlement, d’ici quelques jours, se tiendront les réunions du FMI et de la Banque mondiale, où nous attendons tous des décisions importantes au niveau macroéconomique, dans l’appui apporté aux pays du Sud. Nous en saurons plus sur les capacités de financement du FMI, sur la dette des pays africains et sur les différents programmes proposés.

D’un point de vue sanitaire, mais aussi économique et social, le traitement de la pandémie en Afrique doit devenir une grande priorité internationale. Notre défi est de construire une réponse efficace, planétaire et dans l’union. Pour cela, l’AFD est prête à assumer sa part notamment auprès de ses partenaires africains. Il faut définir avec l’Afrique les réponses les plus adaptées et les plus fortes possible, qui ne seront peut-être pas les mêmes que celles retenues en Chine, en Europe ou aux Etats-Unis. On peut espérer que certains facteurs y soient plus favorables, liés à la saisonnalité des virus, à la jeunesse des populations, au niveau moins élevé des cas de diabète ou d’obésité. Et puis les pays africains ont eu un peu plus de temps que nous pour préparer l’arrivée du Covid-19 et de nombreux gouvernements ont déjà pris des mesures sérieuses pour contrer la pandémie. Malgré cela, il existe évidemment des facteurs aggravants qui ne peuvent que nous inquiéter : les conflits, la malnutrition chronique, les maladies infectieuses comme le VIH-Sida ou le paludisme, et les capacités plus limitées des systèmes de santé.

Sur quels leviers l’Afrique peut-elle s’appuyer pour lutter contre le Covid-19 ?

Les systèmes de santé africains disposent d’une expérience des virus et de la lutte contre les épidémies, par certains aspects, supérieure à la nôtre. En Afrique et dans toute la zone intertropicale, on vit avec des virus dont certains restent inconnus. Nous ne devons pas sous-estimer la capacité des systèmes africains. Il faut en revanche financer très vite les surcoûts inévitables pour renforcer les capacités sanitaires, traiter les malades et limiter les pertes économiques.

Les responsables africains sont très attentifs et mobilisés pour anticiper l’impact réel de la pandémie, tant au niveau sanitaire qu’économique et social […] Même une ville comme Lagos avec ses vingt millions d’habitants est aujourd’hui en lockdown ! On peut néanmoins penser que les mesures de confinement seront moins sévères et moins longues dans les pays les plus pauvres et cela pourrait atténuer l’impact négatif du Covid-19 sur leurs économies. Lors de la crise de 2008-2009, ces pays ont d’ailleurs été les plus résilients […]

Je m’inquiète de la situation des pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, où les systèmes de santé restent fragiles et où les gouvernements ont pris des mesures de confinement très strictes. Leur impact pourrait être comparable à celui que nous connaissons en France où le confinement coûte 1,5 point de PIB tous les 15 jours. C’est nécessaire, mais très pénalisant. Je crains donc un double choc sanitaire, mais aussi économique de grande ampleur pour le pourtour méditerranéen. Nous devons être à leurs côtés.

Que recouvre le plan « Covid-19 : Santé en commun » de l’AFD ?

À la suite de la discussion que le président Emmanuel Macron a eue avec ses pairs africains, l’Agence française de développement (AFD) a conçu et mis en place cette initiative « Covid-19 – Santé en commun » dotée de 1,2 milliard d’euros qui s’inscrit dans les 20 milliards d’euros annoncés par l’Union européenne, la Commission et les Etats membres réunis en une #TeamEurope. Ce plan d’urgence doté de 150 millions d’euros sous forme de dons et de 1 milliard d’euros sous forme de prêts, doit répondre aux besoins exprimés par les partenaires africains. Déployé dès à présent jusqu’à cet été, il comprend trois volets : la recherche et l’alerte – en s’appuyant sur les réseaux africains de surveillance épidémiologique et en mobilisant l’expertise française -, l’appui aux plans nationaux Covid-19 – via les gouvernements, la société civile africaine et les ONG françaises partenaires – et enfin, différents soutiens qui permettront aux Etats et aux banques publiques de faire face aux conséquences multiples de la crise.

L’AFD a commencé à agir dès la fin du mois de février. Avec l’Inserm, nous apportons une première réponse en matière de veille sanitaire et de prise en charge des cas suspects de Covid-19 dans cinq pays d’Afrique – Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Gabon, Mali, Sénégal – à travers le programme Aphro-Cov, doté d’un budget de 1,5 million d’euros. Le comité scientifique interdisciplinaire et partenarial Covid-19 de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) pilotera par ailleurs, le lancement d’un projet financé par l’AFD, dans le cadre du consortium REACting au Cameroun, en République démocratique du Congo, au Bénin et en Guinée, pour étudier la dynamique de l’épidémie.

Nous travaillons aussi avec les Instituts Pasteur au Sénégal, à Madagascar, au Cameroun ou en République centrafricaine et nous allons bientôt augmenter les fonds destinés à la Commission de l’Océan indien (COI), où il existe un réseau d’alertes sanitaires qui rassemble l’information épidémiologique et qui dispense une assistance technique précieuse […] Pour endiguer la crise, nous passerons par nos partenaires traditionnels que ce soit les sociétés civiles ou les ONG, tout en renforçant notre appui aux gouvernements.

En plus du 1,2 milliard d’euros, le 8 avril 2020, l’AFD a émis une obligation d’un montant de 1,5 milliard d’euros sur les marchés, dont les fonds contribueront au financement de «Covid-19 : Santé en commun»…

Toutes les autorités financières ont bien réagi dans les premiers jours de la crise et, malgré la violence du choc économique, on peut toujours émettre des titres sur les marchés. L’AFD reçoit des ressources budgétaires du gouvernement français ou de l’UE, qui nous permettent de faire des dons ou de baisser le taux de nos prêts, mais nous allons aussi régulièrement chercher de l’argent sur les marchés financiers […] Nous n’avons pas de problèmes de trésorerie, mais on est retourné tester le marché il y a quelques jours et nous avons levé sans difficulté 1,5 milliard d’euros sur une obligation à 10 ans pour la lutte contre le Covid-19 dans le monde.

Cette aide massive concentrée autour de la lutte contre le Covid-19 ne se fait-elle pas au détriment d’autres programmes soutenus par l’AFD ?

Nous ne renoncerons pas à nos programmes en cours dans les domaines de l’emploi, de l’éducation, de l’égalité femme-homme, du climat ou des infrastructures. Ce serait une erreur de tout basculer sur le seul secteur de la santé. Les solutions doivent prendre en compte les dimensions sanitaires, mais aussi sociales, environnementales et économiques. Au fond, c’est une seule et même crise. Toutefois, nous devons être les plus agiles possible pour répondre à la demande du terrain de façon très articulée, avec les autres acteurs du développement.

De quelle manière soutenez-vous les entrepreneurs du Sud pendant cette période de crise ?
Une partie des fonds de l’AFD sera orientée vers les gouvernements, une autre vers les centres de recherche et les ONG, mais nous mobiliserons aussi des financements et des garanties pour soutenir les entreprises des pays du Sud. La réponse doit être globale et ne peut pas reposer uniquement sur les Etats. Il existe un grand stress au niveau du secteur financier et des entreprises de l’économie réelle, et notre filiale Proparco entend bien être présente auprès de ses clients du secteur privé. Je pense aussi aux institutions de microfinance, qui ont la capacité d’aller au plus près des populations, y compris dans les lieux les plus isolés. Enfin, Expertise France, en charge de l’assistance technique, est actuellement mobilisée auprès des gouvernements pour les aider à accéder aux financements internationaux.

afrique.latribune

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