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Saudi Aramco : l’impossible cotation d’un géant du pétrole

Saudi Aramco : l’impossible cotation d’un géant du pétrole

ANALYSE. L’Arabie saoudite a rêvé de réaliser la plus grosse introduction en Bourse de l’histoire. Deux ans plus tard, plus personne n’y croit. Chronique d’une opération impossible.

La promesse s’est transformée en piège. Annoncée en grande pompe début 2016, l’introduction en Bourse de la compagnie pétrolière étatique Aramco devait montrer à la planète que le royaume saoudien était prêt à jouer selon les règles du capitalisme mondial. Une promesse d’ouverture qui marquait un tournant dans l’histoire de l’Arabie saoudite.

Pilier du plan de transformation économique

Deux ans plus tard, après bien des atermoiements, l’opération du siècle sur les marchés n’a toujours pas eu lieu. Et elle ne verra peut-être jamais le jour. Saudi Aramco ne détrônera pas Alibaba et ne sera coté ni à Wall Street, ni à Londres, ni à Hong Kong, les trois places étrangères qui étaient en lice aux côtés de la Bourse de Riyad. Le roi Salmane en personne en aurait décidé ainsi. Le monarque a mis un point d’arrêt au projet en juin dernier, selon l’agence Reuters. Un camouflet pour son fils, le prince héritier Mohammed ben Salmane , qui avait fait de la cotation d’Aramco l’un des piliers de son plan de transformation économique Vision 2030. La cession de 5 % du capital de la compagnie devait alimenter le fonds souverain saoudien et lui permettre de mener à bien les réformes destinées à sortir du tout-pétrole en développant de nouveaux secteurs d’activité.

Le projet était trop ambitieux. Quand « MBS » – le surnom donné au prince – dévoile ses plans en 2016, il table sur une valorisation du groupe supérieure à 2.000 milliards de dollars, soit deux fois la capitalisation boursière d’Apple ou d’Amazon aujourd’hui. Une estimation qui paraît assez fantaisiste compte tenu des ratios appliqués à l’industrie pétrolière par les analystes financiers. Le prince s’entête pourtant. Aramco produit 10 % du pétrole mondial et génère sans doute plus de profits que n’importe quelle autre société sur Terre : le résultat net du premier semestre 2017 s’est élevé à 34 milliards de dollars, selon des documents comptables vus par Bloomberg (les premiers jamais révélés en près de quarante ans !). Problème : la compagnie est fortement ponctionnée par le gouvernement. Elle finance 60 % du budget national, à travers l’impôt sur les sociétés et des royalties indexées sur les cours du pétrole. Cette mainmise de l’Etat pèse forcément sur la valorisation du groupe aux yeux de futurs actionnaires, surtout lorsqu’on sait que le royaume achète la paix sociale à coups de subventions et de cadeaux aux membres de la famille royale. Le risque pour un investisseur est significatif. La décote exigée par les marchés doit donc être à la hauteur.

Fin de la réduction des quotas de l’Opep

Miser sur 2.000 milliards de dollars, soit une levée de fonds en Bourse de 100 milliards, devient aussi plus compliqué en cette année 2018 pour des raisons étrangères à la politique saoudienne. Alors qu’Aramco doit compter sur des cours pétroliers élevés pour mieux se valoriser – les experts parlent d’un baril à 70-80 dollars sur une longue période -, les Etats-Unis utilisent tous les moyens de pression pour que le prix à la pompe soit plus faible pour les Américains. Le président Donald Trump a les yeux rivés sur l’élection de mi-mandat en novembre et harcèle ses alliés saoudiens, poids lourds du cartel des pays producteurs d’or noir. Avec succès. En juillet, l’Opep et la Russie mettent fin à la politique de réduction des quotas menée depuis 2016 et décident d’augmenter la production de 1 million de barils par jour.

L’Arabie saoudite doit-elle alors renoncer au chiffre magique pour la cotation de son joyau ? Même en étant moins avide, le royaume n’arriverait peut-être pas à mettre en Bourse Aramco. MBS a certes reçu une proposition alléchante de Londres qui, en plein Brexit, est prête à se montrer moins exigeante en matière de gouvernance, mais le prince rêve surtout de New York. Or le chemin de Wall Street est semé d’embûches. La loi Jasta votée en 2016 autorise les citoyens américains à poursuivre des Etats ayant soutenu directement et indirectement des actes terroristes à l’encontre de l’Amérique. L’Arabie saoudite n’est pas mentionnée, mais c’est bien elle qui est visée pour son rôle dans les attentats du 11 septembre 2001. La cotation d’actifs saoudiens outre-Atlantique est dès lors très risquée. Le contexte est d’ailleurs de moins en moins propice à l’arrivée d’un acteur comme Aramco. Des plaintes sont déposées par des villes aux Etats-Unis à l’encontre de plusieurs grandes compagnies pétrolières, accusées d’avoir caché les risques que leurs activités représentaient pour le climat.

Audit des réserves pétrolières

Si le projet d’introduction en Bourse du groupe saoudien passionne autant la communauté internationale, ce n’est pas seulement parce que l’opération est celle de tous les superlatifs. La cotation d’Aramco représente un défi que beaucoup de connaisseurs du pays jugent insurmontable : celui de la transparence. Pour être cotée, la compagnie, qui se confond avec l’Etat et la famille royale saoudienne, doit présenter des comptes certifiés sur plusieurs années et faire auditer ses réserves pétrolières. Pour ses détracteurs, il s’agit d’une atteinte à la souveraineté du royaume. Un argument qui a dû peser dans la décision du roi de stopper le processus.

La solution que l’héritier du trône croyait accessible était peut-être finalement l’option la plus difficile pour son pays. MBS a trouvé un moyen plus rapide de faire entrer 100 milliards de dollars dans les caisses de l’Etat : il a arrêté des centaines de princes et hommes d’affaires saoudiens soupçonnés de corruption et a fixé un prix à leur liberté. Une méthode qui a créé la stupeur chez tous ceux qui voulaient croire que l’Arabie saoudite était en train d’accéder à la modernité.

Isabelle Couet
lesechos

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