mercredi 20 novembre 2019
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Situation des banques et des Etats en Afrique subsaharienne : une conversation entre Moody’s et l’Agence Ecofin

Situation des banques et des Etats en Afrique subsaharienne : une conversation entre Moody’s et l’Agence Ecofin

De passage à Londres, Idriss Linge, chef du secteur Finance de l’Agence Ecofin, a pu échanger avec des experts de l’Agence de notation Moody’s sur les dynamiques des banques et des pays en Afrique subsaharienne.

Agence Ecofin: Les pays d’Afrique subsaharienne se dirigent de plus en plus vers l’exposition digitale de leur système financier. Selon vous, quelle implication une telle démarche peut avoir dans l’activité bancaire, surtout qu’elles ont tendance à s’appuyer sur les frais et commissions de leurs investissements digitaux pour diversifier leurs revenus?

Akintunde Majekodunmi : Je commencerais par un peu background. Il est vrai qu’au cours des deux dernières années environ, en Afrique subsaharienne spécifiquement, et généralement en Afrique, nous semblons avoir une croissance économique assez modérée. Les banques ont donc du mal à développer leur portefeuille de prêts, même dans des pays tels que le Kenya, le Nigéria ou l’Afrique du Sud. Nous avons assisté à une contraction de la croissance des prêts ou à une croissance très modérée des prêts. La rentabilité des banques a donc été assez limitée au cours des deux dernières années. Parce que des éléments tels que les honoraires et les commissions tirés de la croissance réduite des prêts, ainsi que les intérêts créditeurs, ont diminué.

 1Akintunde Majekodunmi photo

Akintunde Majekodunmi
(Vice-Président, Senior Credit Officer, Financial Institutions pour l’Afrique)

 

Nous avons donc constaté que les banques essayaient de plus en plus de trouver différents moyens de générer des revenus. Elles le font en investissant davantage dans la digitalisation, en investissant davantage dans leurs propres plateformes de fintech ou de banques en ligne. Je dirais que cette tendance est celle que nous observons sur tout le continent. Certains systèmes bancaires sont plus avancés que d’autres. Mais en règle générale, le système bancaire africain est de plus en plus digitalisé.

« Je dirais que cette tendance est celle que nous observons sur tout le continent. Certains systèmes bancaires sont plus avancés que d’autres. Mais en règle générale, le système bancaire africain est de plus en plus digitalisé.»

L’autre constat qu’on fait aussi c’est que l’Afrique est généralement sous-financée. Les crédits accordés au secteur privé sont très faibles. En pourcentage du PIB, il est en fait inférieur à 30% dans la plupart des pays, à l’exception de l’Afrique du Sud, où le ratio de crédit sur PIB est de 1,5 fois, je pense. Ainsi, la fintech, la digitalisation, l’e-banking ou les plateformes électroniques, peu importe comment vous les appelez, permettent aux banques d’atteindre les non-bancarisés ou de s’exposer davantage à des secteurs tels que le commerce de détail ou les petites et moyennes entreprises. Alors à quoi faut-ils s’attendre ? Oui ! Comme vous l’avez dit, les commissions et frais de ces services généreront plus de revenus, car le volume des transactions numériques est très élevé.

« Alors à quoi faut-ils s’attendre ? Oui ! Comme vous l’avez dit, les commissions et frais de ces services généreront plus de revenus, car le volume des transactions numériques est très élevé. »

Nous allons commencer à voir plus de moyens de souscrire des prêts via une plate-forme numérique, ou une fintech, comme nous avons commencé à le voir au Kenya avec les petits prêts que les gens peuvent obtenir grâce à MPESA et MShwari.

Peter Mushangwe: Juste un ajout sur ce point concernant l’inclusion financière. Comme vous le dites à juste titre, je pense que l’autre point concerne les revenus provenant des commissions des banques, qui risquent en quelque sorte être mis sous pression.

2Peter Mushangwe Moodys banking analyst

Peter Mushangwe
(Analyste spécialiste du secteur bancaire africain)

 

Mais cela est atténué par le fait que la hausse des volumes de transactions via le digital ira croissante, maintenant que plusieurs personnes, hors du système bancaire jusqu’ici, pourront être touchées.
Juste un autre point, le risque est que, si vous parlez aux dirigeants de banques africaines, une des craintes qu’ils évoquent pour la plupart d’entre eux réside dans les risques liés à la digitalisation, car ils sont maintenant exposés au cyber-risque.

« Si vous parlez aux dirigeants de banques africaines, une des craintes qu’ils évoquent pour la plupart d’entre eux réside dans les risques liés à la digitalisation, car ils sont maintenant exposés au cyber-risque. »

Du point de vue de la gestion, l’une des préoccupations est donc de savoir comment traiter les cyber-attaques et les cyber-risques et les banques elles-mêmes ont commencé à investir massivement dans ce domaine.

Agence Ecofin : Dans cet environnement en mutation, les banques marocaines ont pénétré de manière agressive sur de nouveaux marchés en Afrique subsaharienne. Dans ce contexte, elles ont mobilisé davantage de capitaux afin de renforcer leurs fonds propres et faire face aux nouveaux risques. Pensez-vous que cette amélioration des fonds propres des banques marocaines puisse suffire ?

Akintunde Majekodunmi: Nous savons que les banques marocaines ont développé une exposition croissante à l’Afrique subsaharienne. Et nous avons vu que cela entraîne des pressions du point de vue de la qualité des actifs. Nous avons constaté ces pressions lorsque nous avons examiné les comptes consolidés des groupes bancaires marocains, spécifiquement en raison de leurs expositions à l’Afrique subsaharienne. Maintenant, il faut dire que c’est une tendance commune.

Nous voyons souvent des banques en expansion locale ou internationale confrontées à ces problèmes car, elles ne sont pas parfaitement au courant des risques et des défis propres à chaque système bancaire, ou… il y a simplement plus de risque dans le système bancaire étranger que dans le pays du siège. Et c’est ce dernier point que nous avons constaté avec les banques marocaines et vous pouvez le constater sur les prêts non performants.

« Il y a simplement plus de risque dans le système bancaire étranger que dans le pays du siège. Et c’est ce dernier point que nous avons constaté avec les banques marocaines et vous pouvez le constater sur les prêts non performants. » 

Est-ce que l’accumulation de capital que nous avons constatée récemment est suffisante pour atténuer cette détérioration de la qualité ou de la hauteur des actifs et le risque lié à la qualité des actifs ? Je ne suis pas sûr. Mais tout ce que je peux dire, c’est que oui, l’expansion panafricaine diversifie géographiquement vos sources de revenus et vous ouvre de nouveaux marchés et de nouvelles opportunités d’affaires. Mais il y a aussi le risque de nouveaux défis. Et c’est ce que nous relevons avec les banques marocaines, mais aussi nigérianes, sud-africaines et kényanes de l’Afrique de l’Est.

Agence Ecofin : Certains pays d’Afrique subsaharienne se débattent en raison du contexte commercial international morose et des performances économiques mitigées. Dans un tel contexte, les pays de cette région pourraient-ils compter sur leur secteur financier local, au cas où ils voudraient financer leur budget ? Si non, quelles options ont-ils ?

Kelvin Dalrymple : L’Afrique doit être décomposée en quatre sous-régions distinctes. Afrique occidentale, Afrique centrale, Afrique orientale et australe. Notre analyse et nos recherches nous ont permis de constater que ces régions se développent à des rythmes différents. Nous avons donc constaté que l’Afrique de l’Est se développe plus rapidement. Ainsi, la Communauté de l’Afrique de l’Est comprenant des pays comme la Tanzanie, l’Éthiopie, le Rwanda, l’Ouganda, affiche une croissance d’environ 6% à 7% par an grâce à une forte production agricole ainsi qu’à de nombreuses constructions et certainement à de nombreux investissement dans les infrastructures.

 3Kelvin Dalrymple photo

Kelvin Dalrymple
(Vice-Président, Senior Credit Officer Moody’s Investor services)

 

Et puis nous avons l’Afrique de l’Ouest qui est beaucoup plus hétérogène. Vous avez des pays qui dépendent beaucoup du pétrole, et vous en avez d’autres qui dépendent des produits agricoles et d’autres qui combinent les deux.

« Nous avons l’Afrique de l’Ouest qui est beaucoup plus hétérogène. Vous avez des pays qui dépendent beaucoup du pétrole, et vous en avez d’autres qui dépendent des produits agricoles et d’autres qui combinent les deux.» 

C’est donc une image très contrastée. Parfois, cela peut contribuer à favoriser la croissance. Et bien sûr, en période de crise, on aura l’effet inverse comme l’a vu pour le Nigéria et le Ghana. Ces pays ont traversé un cycle d’expansion et de ralentissement. Et leur taux de croissance est d’environ 5%. Ensuite, nous nous rendrons en Afrique centrale, dans la région de la CEMAC. Cette région a encore tendance à être très instable en raison de l’évolution des prix des produits de base, du pétrole, des métaux précieux et d’autres types de produits de base. Leur taux de croissance est d’environ 3,5%

Enfin en Afrique australe. On a des pays comme l’Afrique du Sud, le Botswana, la Namibie Eswatini, le Lesotho, la Zambie, ou le Zimbabwe. Ces pays, bien que présentant des profils similaires, sont excessivement liés à l’économie de l’Afrique du Sud qui n’a pas très bien performé ces derniers temps. Par conséquent, cela n’a pas eu de retombées positives sur la sous-région. Ces économies sont donc soit en récession, soit à très faible croissance. Et par conséquent, le taux de croissance dans cette région est d’environ 3%.

Mais la croissance n’est pas la seule histoire dans ces économies sur lesquelles nous voulons nous concentrer, il y a aussi un défi de politique fiscale. Aussi dans les régions comme la CEMAC, par exemple, la politique monétaire est commune. Mais la politique monétaire elle-même ne détermine pas vraiment ce qui se passe. C’est vraiment la politique budgétaire qu’il est essentiel de suivre.

« Aussi dans les régions comme la CEMAC, par exemple, la politique monétaire est commune. Mais la politique monétaire elle-même ne détermine pas vraiment ce qui se passe. C’est vraiment la politique budgétaire qui est essentiel de suivre.»

De nombreux pays africains dans leur ensemble se battent pour améliorer la mobilisation des revenus. Ils ont eu du mal avec cet objectif. Et cela devient un peu difficile car il y a une très forte demande et beaucoup de pression politique et pourtant très peu de moyens pour investir sur les infrastructures, les services sociaux et tout un éventail de choses. En même temps, ils doivent surveiller les transactions du compte courant avec l’extérieur. Ce qu’on note aussi c’est que les dépenses à faire sont importantes et ne peuvent être supprimées. Vous devez payer pour vos écoles, vos routes, le service de votre dette, les traitements et salaires des fonctionnaires…. Donc il reste très peu de choses pour le développement dans le social, lorsque toutes ces dépenses sont prises en charge, ce qui est un gros défi.

« Vous devez payer pour vos écoles, vos routes, le service de votre dette, les traitements et salaires des fonctionnaires…. Donc il reste très peu de choses pour le développement.»

Que se passe-t-il donc, lorsqu’il n’y a pas de convergence entre les recettes et les dépenses ? vous avez des déficits en plein essor. Et ces déficits doivent être financés. Ils peuvent être financés sur le marché intérieur ou à l’extérieur. En termes de secteurs bancaires nationaux dans certains de ces régions, si on prend celui d’une région comme la CEMAC, il n’est pas toujours en mesure de fournir le financement dont ces pays membres ont besoin et c’est un défi. Nos recherches nous ont permis de constater, que certaines pays face à ce dilemme choisissent de réduire leurs dépenses soit d’investissement, soit de fonctionnement.

Agence Ecofin : Dans quelle mesure les pays d’Afrique subsaharienne avec un faible rating d’investissement, et qui sont notés par Moody’s, sont-ils exposés à des facteurs exogènes ?

Donnons un peu de contexte sur ces pays. Actuellement, Moody’s évalue 23 pays d’Afrique subsaharienne. 23 dont 3 seulement ont une qualité d’investissement supérieure. L’Afrique du Sud, Maurice et le troisième est le Botswana. En dessous de ce niveau d’investissement, vous disposez d’un large éventail de niveaux de notation. Vous en avez qui sont de qualité inférieure à l’investissement, comme la Namibie, le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Puis dans le cercle suivant qui serait de la note B (spéculatif). Ensuite, vous avez tout un groupe de pays dont la notation se situe entre B1 et B3. Comme vous le savez peut-être, nos notations reflètent la probabilité d’un défaut. Elles vont du Triple A, le plus haut niveau où il n’y a pratiquement aucun risque de défaillance, jusqu’au niveau C qui reflète un conseil à ne pas investir et ou on ne retrouve aucun de ces pays africains pour le moment.

« Nos notations reflètent la probabilité d’un défaut. Elles vont du Triple A au plus haut niveau où il n’y a pratiquement aucun risque de défaillance, jusqu’au niveau C qui reflète un conseil à ne pas investir et ou on ne retrouve aucun de ces pays africains pour le moment. »

Si on se focalise dans le groupe de pays situés dans le niveau notation « B », il y a lieu de dire que ce n’est pas qu’ils ne soient pas tous stables ou non. Ce que nous avons vu, c’est qu’il y a des pays, dont certains aspects de l’économie sont solides, mais qui doivent surveiller plusieurs facteurs bloquants. Nous, chez Moody’s, essayons donc de donner une vue très équilibrée. Prenons par exemple le Nigeria. Ce pays est bien sûr doté de nombreuses ressources minérales en pétrole et en gaz. Et nous en parlons très favorablement dans nos rapports. Mais ce que l’on ignore, c’est que le pétrole représente 10% de l’économie du Nigéria, et 90% est non pétrolier. Ainsi, les autorités ont beaucoup parlé de rendre ces 90% d’activités plus productives pour que l’économie puisse croître suffisamment et aussi, être plus diversifiée et moins dépendante d’une source unique de revenus et des exportations, car cela pourrait devenir un défi en cas de choc.

« Mais ce que l’on ignore, c’est que le pétrole représente 10% de l’économie du Nigéria, et 90% est non pétrolier.»

Si on ramène cela à une situation générale, on relève que beaucoup des pays africains subissent des chocs liés aux matières premières, qu’il s’agisse de chocs pétroliers et gaziers, de chocs alimentaires ou de chocs de sécheresse. Ce sont tous des types de chocs que ces pays subissent. L’idée est donc de déplacer ces pays d’une source dominante de revenus en devises, vers d’autres types d’activités.

Propos recueillis par Idriss Linge

agencecofin

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