mardi 29 septembre 2020
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Thierry Zomahoun : « L’Afrique doit absolument éviter une recolonisation par le numérique »

Thierry Zomahoun  : « L’Afrique doit absolument éviter une recolonisation par le numérique »
C’est à Nairobi que se tiendra du 10 au 13 mars, la 3e édition du Next Einstein Forum (NEF) sur le thème: « L’innovation, moteur de la transformation du continent africain ». Entre reconfiguration des écosystèmes et risque néocolonial numérique, Thierry Zomahoun, le PDG de l’African Institute for Mathematical Sciences (AIMS) et président fondateur du NEF s’emploie à rétablir le narratif d’un continent à l’origine des sciences mathématiques…

La Tribune Afrique – Sur quels fondements est né le Next Einstein Forum (NEF) ?

Thierry Zomahoun – Les objectifs du NEF sont triples. Premièrement, nous voulons valoriser la recherche et les percées technologiques issues du continent, à travers des scientifiques âgés de moins de 42 ans. Ensuite, nous invitons la communauté scientifique internationale en Afrique à interagir avec cette jeunesse. Tous les 2 ans, nous accueillons au NEF au minimum 2 000 scientifiques venus du monde entier. Le troisième objectif est de construire graduellement un mouvement scientifique panafricain qui fera du continent, dans les deux ou trois prochaines générations, un carrefour mondial de la science et de la technologie […] Après une première édition du NEF à Dakar, une seconde à Kigali, cette année nous serons à Nairobi.

Quel sera le programme de cette édition qui se déroulera dans la capitale mondiale du m-paiement, à Nairobi ?

La partie cérémoniale se déroulera le 10 mars avec des présentations en séances plénières. Les jeunes scientifiques auront ensuite la possibilité de présenter à la face du monde leurs travaux et dans quelle mesure les résultats de leurs recherches permettront de révolutionner nos vies. Pour la première fois, nous aurons un salon de l’innovation où il sera possible de les rencontrer. Enfin, il y aura des rencontres entre chercheurs en vue de collaborations futures.

Quelles sont les personnalités attendues au Kenya?

Nous recevrons près de 4 000 participants dont une demi-dizaine de prix Nobel déjà confirmés, des chefs d’Etat, des décideurs politiques, des chefs d’entreprises et bien sûr, la communauté scientifique panafricaine et internationale. Sont attendus le président du Sénégal, Macky Sall, le président du Rwanda, Paul Kagamé, la présidente de l’Ethiopie, Sahle-Work Zewde et bien sûr Uhuru Kenyatta, le président du Kenya. Au total, nous attendons une douzaine de Chefs d’Etat africains. Nous avons également adressé une invitation au président Emmanuel Macron. Toutes les grandes institutions de recherche mondiales seront représentées, mais aussi des fondations et des partenaires comme les représentants du STS Forum [l’équivalent japonais du NEF pour l’Asie, ndlr].

De quelle manière le NEF peut-il faciliter une reconnexion entre le monde de la recherche et le secteur privé?

Le rôle du secteur privé est fondamental, car les Etats à eux seuls ne peuvent pas propulser la transformation du continent […] Nous voulons démystifier les sciences et la recherche et montrer au secteur privé que la science nourrit le développement et la transformation, de la même façon que les transformations et les problèmes rencontrés par les entreprises, nourrissent les sujets de recherche […] Il y aura toujours des gens qui seront dans la recherche fondamentale et qui ne voudront pas se poser la question de savoir de quelle manière leurs résultats s’appliqueront pourtant, si vous prenez l’exemple des nombres premiers, quand les mathématiciens les ont inventés, personne ne savait qu’on pourrait les utiliser dans le cadre de transactions bancaires.

De quelle manière financer les innovations africaines quand on sait qu’en une semaine la Silicon Valley lève plus de fonds que le continent en une année ?

L’Afrique part de très loin, mais la situation évolue. Aujourd’hui, les écosystèmes se structurent tout comme les consortiums d’entreprises. Nous allons lancer un Prix Nobel africain, nommé The Kifra Prize [« créativité » en swahili, ndlr], doté d’un prix d’un demi-million de dollars réparti en 3 lauréats dans les domaines des mathématiques, des sciences et de la technologie. Le secteur privé kenyan a accepté de nous accompagner dans le financement de ce prix, ce qui était inimaginable il y a encore une dizaine d’années.

En 2016, vous déclariez qu’il y avait plus d’ingénieurs africains aux Etats-Unis que sur tout le continent: comment la situation évolue-t-elle?

La dynamique observée au niveau de l’Institut panafricain des sciences mathématiques est très positive depuis 2 décennies, car même si la masse critique n’est pas encore atteinte, le nombre de scientifiques et de technologues augmente. Par ailleurs, les lauréats des 2 premières éditions du NEF, sont toujours impliqués dans les problématiques du continent. Nous venons de signer un partenariat avec un centre de recherche et d’incubation de haut niveau, Future Africa, implanté sur le campus de l’Université de Pretoria en Afrique du Sud, devenu la base des lauréats du NEF. Ils s’y retrouvent 3 fois par an, pour discuter des sujets de recherche, de façon collaborative. C’est un mouvement qui nous rassure, augurant de lendemains meilleurs pour le continent.

Avez-vous observé une volonté de «repatriation» des scientifiques africains de la diaspora ?

On observe de plus en plus de scientifiques africains de la diaspora qui cherchent à rentrer pour s’investir en Afrique même s’ils restent attachés à leur écosystème de recherche en Occident. Certains rentrent définitivement, d’autres sont entre 2 continents. C’est un mouvement que nous voulons amplifier dans les 10 prochaines années, qui nous permettra d’atteindre la masse critique recherchée. C’est à ce prix que le continent assurera son indépendance numérique. L’Afrique doit absolument éviter une recolonisation par le numérique. Nous devons nous positionner dans l’ère de la 4e révolution industrielle, de la technologie quantique, de l’intelligence artificielle et des méga-données.

Comment évoluent les pôles d’attractivité technologiques du continent ?

Il existe trois catégories de pays en matière de développement scientifique et technologique. Premièrement, le Kenya, le Bostwana, l’Afrique du Sud, le Rwanda et le Maroc sont en tête de proue. Ensuite, viennent des pays, moins agressifs en matière de progrès technologique, mais où les compétences existent, comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou la Tunisie. Enfin, il y a une troisième génération de pays qui sortent de longs conflits, mais qui regorgent de génies technologiques comme la Sierra Leone ou le Libéria. Néanmoins, les jeunes scientifiques africains commencent à défier le concept d’attractivité. Certains scientifiques veulent s’établir en République démocratique du Congo qui regorge de ressources naturelles comme le coltan. Ces ressources intéressent les chercheurs spécialisés dans l’usage des technologies aérospatiales. D’autres chercheurs s’orientent vers les pays du Sahel pour des questions liées aux énergies renouvelables et à l’agriculture de précision. En effet, si l’attractivité liée au contexte réglementaire est une chose, la portée des recherches repose également sur l’environnement dans lequel les problématiques se posent.

N’est-il pas central effectivement de développer des solutions, là où elles seront appliquées, notamment en matière de santé?

Effectivement. D’ailleurs, il n’y a pas de carte génétique plus diverse que celle qui existe sur le continent africain pourtant, les médicaments que nous consommons ont été conçus sans en tenir compte […] Une chose est sûre, aujourd’hui on ne peut plus concevoir la santé sans les technologies ni l’épidémiologie sans les mathématiques…

Quelle sera la place des femmes lors du prochain NEF ?

Nous avons l’un des meilleurs scores au niveau des forums internationaux, en termes de participation des femmes qui représentent au moins 40 à 45% des participants. On ne le fait pas pour une question de quotas, mais les compétences sont là. D’ailleurs, au niveau des Fellows, nous tournons autour de 45 à 50% des femmes.

Peut-on imaginer la tenue d’un NEF hors d’Afrique, pour exporter la science portée par les Africains sur un autre continent?

Nous sommes complètement décomplexés sur la question, mais pour commencer, nous voulions marquer la présence de ce forum au plan mondial, sur le sol africain. Nous avons un objectif cardinal, celui de rétablir le narratif qui a entouré l’Afrique pendant des siècles, reposant sur le postulat qu’elle ne serait capable qu’en matière de sport ou de culture. Nous voulons faire changer le regard que les gens portent sur ce continent, car ce n’est pas en Grèce, mais en Afrique que les sciences mathématiques sont nées. Nous ne cherchons ni faveur ni complaisance, nous voulons seulement recentrer le débat. L’Afrique regorge de talents scientifiques et technologiques (…) Il peut arriver dans le futur qu’il y ait des modèles d’organisation du forum qui varient d’année en année. On peut envisager un modèle où cela se passerait en Afrique une année, puis l’autre en France, pourvu que cet objectif cardinal soit atteint.

Quelles sont les nouveautés associées au NEF 2020 ?

Dans quelques mois, nous allons mettre en place des projets d’incubation et d’entrepreneuriat pour rendre 35 000 Africains employables dans le domaine des technologies d’ici 10 ans. Nous avons appelé cette opération « Impact Sourcing ». Nous commencerons dès cet été à partir du Kenya, de la RDC et du Sénégal. Après la phase de pilotage, nous porterons ce projet à un autre niveau. En effet, nous avons l’ambition de créer un fonds d’investissement d’un milliard de dollars, consacré à l’innovation, pour financer les jeunes scientifiques qui réalisent des choses géniales, mais qui n’ont accès à aucun écosystème de recherche et développement, ni aux financements.

Rabelais écrivait: « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » aussi. A l’heure de la 4e révolution industrielle, quelle place reste-t-il pour les sciences humaines et sociales?

Nous sommes en train de régler la barre dans le cadre du NEF et vous pourrez rencontrer à Nairobi, des chercheurs en sciences humaines et en sciences sociales. The Kifra Prize récompensera les scientifiques de façon générale. Un linguiste qui contribuerait à l’amélioration de la qualité de l’éducation, notamment sous l’angle pointu de l’acquisition des compétences et des savoirs par le langage, mériterait d’être récompensé. Cela étant, l’importance que nous accordons aux sciences mathématiques et à la technologie, est délibérée, car, pendant des siècles, la colonisation a empêché l’Afrique d’accéder à la Science. Après les indépendances, nos chefs d’Etat n’ont pas rectifié le tir, tant et si bien qu’au cours des 30 dernières années, les bacheliers se sont orientés à près de 90% vers les sciences humaines et sociales. Je n’y vois rien de mal, mais comment transformer une nation sans ingénieurs? Il est nécessaire d’avoir des sociologues qui peuvent par exemple, vous apporter une prospective sur l’IA pour que cette technologie n’exacerbe pas les discriminations, mais encore faut-il avoir des ingénieurs.

Comment faire pour éviter que la créativité africaine n’échappe au continent et ne soit exploitée par des multinationales étrangères comme ce fut le cas pour M-Pesa au Kenya?

Nous sommes en train de nous battre pour accompagner les jeunes inventeurs à posséder leurs propres brevets. Nous mettons les Etats à contribution pour qu’un jeune Africain, qui n’a pas les moyens de se battre contre un jeune Français ou un jeune Américain disposant de moyens et d’écosystèmes structurés, puisse compter sur son pays pour breveter son invention. Nous regrettons ce qu’il s’est passé avec M-Pesa, mais je crois que ça ne se reproduira plus. Aujourd’hui, plusieurs initiatives comme le NEF créent les conditions pour empêcher que les inventions de la jeunesse africaine ne leur échappent.

Propos recueillis par Marie-France Réveillard
afrique.latribune

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