lundi 30 novembre 2020
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Vente d’Oragroup: autopsie d’un deal politico-financier qui a échoué

Vente d’Oragroup: autopsie d’un deal politico-financier qui a échoué

Nous l’annoncions jeudi en exclusivité, la Commission bancaire de l’UEMOA a opposé une fin de non recevoir à la cession de 61,45% de Oragroup par le fonds Emerging Capital Partners à IPS-CGRAE, la caisse de retraite de Côte d’Ivoire. Voici ce qui s’est passé.


Au début de l’annonce de la vente d’Oragroup à la caisse de retraite IPS –CGRAE, en 2018, notre journal avait évoqué un nom: Ibrahim Magassa, co-fondateur d’Algest Consulting, un cabinet de conseil financier. C’est ce deal maker, connu pour son bagout et son entregent, qui est parti vendre à un dirigeant politique ivoirien de premier plan, une affaire en or : le rachat de la banque Oragroup. Cette opération aurait ainsi permis à des fonctionnaires, voire des politiques, de disposer d’un puissant outil de recyclage financier. Ordre fût ainsi donné à la CGRAE de porter le deal.

Ibrahima Magassa, un deal maker au coeur de la transaction.

Seul hic, l’opération était à un stade avancé. La Banque d’affaires de BNP Paribas, qui avait mené les consultations à travers une procédure d’appel à concurrence depuis plusieurs mois, venait de procéder à la dernière short list. Deux candidats étaient en lice pour la reprise de cette banque systémique au regard de sa présence dans la zone UEMOA. Toutes les offres valorisaient Oragroup à moins de 400 millions de dollars. Or, l’offre surprise aiguillonnée par Ibrahim Magassa et assortie de la “caution” politique venait en force, proposant un montant largement supérieur à la valeur estimée par les acteurs du marché. Cet appât était trop beau pour ne pas tenter les vendeurs et la banque d’affaires de BNP Paribas!

Ainsi, la banque d’affaires de BNP n’hésitera pas une seconde à introduire, avec l’accord du fonds ECP, cette offre de dernière minute, à la hussarde, faisant entorse au passage aux règles garantissant une saine concurrence. Quant au fonds Emerging Capital Partners (ECP), grisé sans doute par la plus value potentielle, il éclabousse son image de grand institutionnel. Ainsi, Ibrahim Magassa n’hésitera pas à s’attacher le conseil du financier Cyril Nkontchou, patron de Liquid Africa, alors que son propre frère, William Nkontchou, est administrateur d’Oragroup et travaille pour le fonds ECP. Simple coïncidence ?

Les prétendants sérieux à la reprise de la banque reculeront devant les prétentions du fonds ECP. La valorisation semblait trop élevée, soufflent quelques analystes de sociétés de bourse. D’autre part, la cotation de la holding, à distinguer des entités bancaires opérationnelles, nous paraît une fausse bonne idée comme nous l’écrivions d’ailleurs le 25 septembre 2018 sur ce modeste site. Une simple comparaison entre la holding Ecobank Transnational Inc (ETI), coquille vide, et Ecobank Côte d’Ivoire, permet de le comprendre.

Les comptes de Ecobank Transnational Inc (ETI) ne comportent pour principales sources de chiffre d’affaires que les dividendes reçus de ses filiales et les frais d’assistance technique facturés à ces dernières, qui font désormais l’objet d’une attention toute particulière de la part des régulateurs. “Du côté de leurs charges, outre celles liées à leurs salaires, écrivions-nous, les frais financiers relatifs à l’endettement de ces holding, soit pour capitaliser leurs filiales soit pour le leur rétrocéder, constituent souvent le principal poste”.

De ce fait, il peut arriver qu’un groupe bancaire présente des comptes consolidés avec les résultats nets largement positifs et que la société holding, elle, soit en situation de perte, entrainant ainsi son incapacité à verser des dividendes sur leurs titres cotés. Cette situation a souvent été à la base de la frustration, de la désillusion et quelque fois même du désespoir de petits porteurs qui n’ont pas su faire cette distinction.

Au terme de ce détour par Ecobank, il paraît clair que la cotation de la holding Oragroup est à mettre en équation avec celle de ses banques filiales. Dans le cas de l’introduction d’Oragroup en Bourse, -l’évolution du cours en encéphalogramme plat depuis son premier jour de cotation, le 16 avril 2019, le confirme-, le marché boursier semble avoir plutôt coté l’ombre et non la proie. Le prix d’introduction, soit 4 100 Franc CFA, était élevé et a offert aux émetteurs, des plus values conséquentes. L’intermédiaire Ibrahim Magassa et ses partenaires encaisseront au passage quelques millions de dollars pour avoir permis à IPS-CGRAE de participer à cette première partie de l’opération. La cotation du titre Oragroup, momentanément suspendu à la BRVM suite à l’annonce de la décision de la Commission bancaire de ne pas approuver l’opération de cession à la CGRAE, a fait le bonheur d’un petit groupe de personnes mais pas forcément des foules anonymes de petits porteurs disséminés dans les 8 Etats de l’UEMOA.

L’avenir en questions

En tout cas, si l’introduction en Bourse fut réussie, la cession de 61, 45 % du capital à IPS-CGRAE, elle, connaîtra un autre sort. Le deal n’aura jamais lieu car suspendu à une caution politique aujourd’hui caduque et à une caution financière qu’il reste à présenter. Sur ce point, IPS-CGRAE n’aura pas effectué de due diligence réelle selon des indiscrétions au sein de la banque. Certains des cadres s’interrogeaient sur le sérieux de l’offre bien avant le coup de massue de la Commission bancaire. L’IPS-CGRAE ne proposerait plus à l’arrivée qu’un peu plus de 200 millions de dollars. Le financement de l’opération devait reposer en outre sur la monétisation de la dette de l’Etat vis-à-vis de la CGRAE. Une monétisation qui n’aura jamais lieu.

De son côté, le régulateur bancaire de l’UEMOA exigera une documentation de l’acheteur qui ne sera jamais présentée de manière satisfaisante et complète depuis 6 mois. “Qui achète finalement la banque”, s’enhardit la Commission bancaire ? Au final, le rejet de la vente sonne comme un retour violent à la réalité. Il va falloir revenir sur la valorisation et, au passage, corriger les erreurs de départ. La promesse faite par IPS-CGRAE d’inviter d’autres caisses de retraite et de sécurité sociale de la sous-region à l’accompagner est certes une option logique, théoriquement pertinente. Mais quid de la dure réalité ? La Caisse Nationale de Sécurité Sociale du Togo, actionnaire de départ de Oragroup, avait trouvé maladroit de ne pas avoir été associée à l’opération dès le départ. Les autres caisses qui ont d’autres priorités financières ont-elles les ressources nécessaires à consacrer à une banque ? Pour sûr, le fonds ECP a encore du chemin pour atteindre ses objectifs de TRI dans une cession dont le chemin tortueux pourrait coûter cher à ses dirigeants et actionnaires.

Adama Wade

financialafrik

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