dimanche 15 septembre 2019
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Viva Tech : Jack Ma parie sur l’enthousiasme de l’Afrique face aux craintes de l’Europe

Viva Tech : Jack Ma parie sur l’enthousiasme de l’Afrique face aux craintes de l’Europe
Jack Ma a de nouveau marqué son intérêt pour le continent, lors de son passage à Paris sur le salon Viva Tech, le 16 mai 2019. Pourquoi le patron d’Alibaba s’intéresse t-il de si près à l’Afrique ? Entre business et philanthropie d’une part, et transfert d’une jeunesse africaine vers l’icône venue de Chine d’autre part: retour sur une relation aux intérêts multiples.

Jack Ma né Ma Yun en 1964 à Hangzhou, aime à rappeler l’étudiant moyen qu’il était. Refusé à 10 reprises de Harvard, il n’est pas plus convaincant lors des entretiens d’embauche de l’école de police. Il est même refusé comme serveur au fast-food KFC… Livreur en tricycle, interprète, professeur d’anglais : Jack Ma se cherche. Selon la légende, il découvre Internet en 1995, en accompagnant une délégation chinoise aux Etats-Unis. De retour en Chine, il crée China Pages (l’équivalent chinois des pages jaune), avant de se lancer dans l’aventure Alibaba.com en 1999. Dix ans plus tard, la plateforme d’e-commerce contrôle 80% du commerce en ligne chinois.

Fantasque et charismatique, l’ancien professeur d’anglais devient vite un personnage médiatique, avec une fortune personnelle estimée à plus de 37,5 milliards de dollars. Aujourd’hui, il lorgne les médias et annonce vouloir y investir 7 milliards de dollars.  S’imposera-t-il demain comme le prochain magnat de la presse chinoise ?

Toujours est-il que le self-made man a su séduire l’Afrique, devenant en quelques années l’une des nouvelles sources d’inspiration des Millennials africains. «Quand j’ai lancé Alibaba, pendant plusieurs années, le seul but c’était de survivre !», a-t-il rappelé, à Paris. Un état d’esprit qui fait sens auprès d’une jeunesse africaine pour laquelle l’entrepreneuriat représente souvent la seule alternative au chômage et dont la révolution numérique a ouvert le champ de tous les possibles.

Alibaba profite en effet d’un changement de paradigme qui lui permet de répondre à la faiblesse de la bancarisation en s’appuyant sur le m-paiement, très populaire à l’est du Continent. Ainsi, en mars 2019, Alibaba et Safaricom signent un partenariat permettant aux utilisateurs de M-Pesa d’acheter à l’international sur AliExpress (la filiale d’Alibaba), sans carte de crédit. De plus, les plateformes d’e-commerce ont le double avantage de contourner la faible bancarisation du Continent et de répondre au déficit d’infrastructures locales.

E-commerce : un potentiel de 75 milliards de dollars d’ici 2025

Alors que le Continent cherche à s’inscrire sur la carte numérique mondiale, les transferts de compétence proposés par le groupe séduisent une jeunesse hyper-connectée et des gouvernements engagés dans le « tout numérique » depuis le début des années 2010. De son côté, Jack Ma affiche son ambition pour l’Afrique : entre business et philanthropie, le patron d’Alibaba multiplie les initiatives sur un continent où, selon le cabinet McKinsey, le commerce en ligne pourrait représenter 10% des ventes au détail des plus grandes économies africaines d’ici 2025, soit un marché estimé à 75 milliards de dollars pour 600 millions de consommateurs.

Parallèlement, le secteur d’e-commerce devrait générer près de 3 millions d’emplois d’ici 2025, selon une récente étude du cabinet Boston Consulting Group (BCG).

Mais l’Afrique représente avant tout la dernière frontière commerciale pour le géant chinois. «En termes d’infrastructures et de développement, l’Afrique ressemble à la Chine d’il y a 20 ans. Nous pensons vraiment que l’Afrique doit prendre exemple sur le leapfrog chinois […] Les habitudes sont difficiles à perdre… Cela prend des générations ! En Chine, nous n’avions rien, pas de carte de crédit et nous payions tout en cash. Aujourd’hui, le cash a disparu et nous payons grâce à des QR-code. Nous pensons donc que l’Afrique a les moyens de prendre l’avantage avec l’économie digitale, comme la Chine l’a fait», explique Jason Pau, directeur de la Fondation Jack Ma.

Alibaba s’éloignerait-il du Vieux continent, jugé engoncé dans ses habitudes et perturbé par son avenir ? «Je m’inquiète des inquiétudes de L’Europe. L’Afrique et l’Asie ne sont pas inquiètes ! De quoi l’Europe a-t-elle peur ? […] Ne vous inquiétez pas autant pour l’IA et la sécurité. Chez Alibaba, nous subissons depuis 5 ans près de 300 millions d’attaques par jour, mais c’est une opportunité pour apprendre», lance Jack Ma, au lendemain de la signature de l’Appel de Christchurch. « Les jeunes [africains, NDLRparlent de leurs rêves et du futur ; ils n’ont peur de rien. Ils veulent changer les choses et c’est ce que j’appelle l’inclusivité», estime Jack Ma. «L’inclusivité», le maître-mot du milliardaire qui pense qu’«Internet peut aider l’Afrique» à travers l’e-Gouvernement pour plus de transparence, l’entrepreneuriat pour créer de la richesse et l’éducation pour soutenir le développement.

Rwanda, le lab africain d’Alibaba

«La principale activité africaine d’Alibaba, c’est Jack lui-même ! Il s’y est rendu il y a 2 ans, comme expert lors d’une conférence des Nations-Unies. A partir de là, il est vraiment tombé amoureux de l’ambition, de la sincérité et de la créativité des jeunes entrepreneurs qu’il a rencontrés ! Cela lui a rappelé sa propre jeunesse. C’est comme cela qu’est né le prix de l’entrepreneuriat africain, mais aussi le programme eFounders», déclare Jason Pau.

Jack Ma découvre l’Afrique à travers le Rwanda, régulièrement cité comme un exemple de résilience, de réformes structurelles et d’essor numérique sur le continent. «Quand je suis arrivé au Rwanda, j’ai été choqué par sa capacité à accepter le changement. Si chaque pays ressemblait au Rwanda, songez à la puissance de l’Afrique», déclarait Jack Ma impressionné, à son retour de Kigali.

Devenu le « bon élève » des institutions internationales, le Rwanda peut se targuer d’un taux moyen de 7% de croissance annuelle depuis 2000 et du Rwanda Development Board qui permet aux investisseurs de créer leur entreprise en six heures ! « Innovation City » la ville-nouvelle, les infrastructures locales et l’environnement des affaires ont séduit Jack Ma dès son premier déplacement sur le Continent. Depuis, les partenariats se multiplient entre Kigali et le géant d’e-commerce chinois. En octobre 2018, trois protocoles d’entente sont signés entre Jack Ma et Paul Kagamé, à Kigali.

Le Rwanda signe un protocole eWTP avec le groupe, qui procure aux PME rwandaises une infrastructure opérationnelle (logistique commerciale, cloud, m-paiement et formation). Alibaba s’engage ensuite à collaborer avec le Rwanda Development Board (RDB) et avec le National Agricultural Export Development Board pour aider les PME rwandaises à vendre leurs produits aux consommateurs chinois via les marchés en ligne d’Alibaba comme Tmall Global (qui compte plus d’un demi-milliard de consommateurs). «Ce programme doit relier l’économie africaine au reste du monde»,d’après Yeming Wang, directeur d’Alibaba Cloud pour la région EMEA.

Enfin, un partenariat entre le Rwanda et Alibaba est signé, pour redynamiser l’économie touristique, grâce à Fliggy, la plate-forme de voyage en ligne du groupe qui permet aux voyageurs chinois de réserver directement vols et hôtels, sur le Rwanda Tourism Store.

Le Salon Viva Tech aura offert une nouvelle occasion à Jack Ma de s’entretenir avec l’indéfectible allié rwandais, Paul Kagamé, mais également avec le président du Sénégal, Macky Sall, lui-aussi engagé dans une véritable restructuration numérique à l’échelle nationale.

Jack Ma veut former et réformer l’Afrique

Alibaba s’est lancé dans une campagne de renforcement des capacités au Rwanda, à travers le programme mondial de commerce électronique (GET), hébergé par Alibaba Business School -une école de commerce fondée à Hangzhou en 2008, qui intègre de plus en plus d’entrepreneurs africains- mais aussi grâce au programme «Talent global en e-commerce – Former les formateurs » et enfin, via des ateliers destinés aux managers et hauts fonctionnaires du Rwanda et du Botswana, à Hangzhou (le Togo et l’Ethiopie étant en pourparlers). Ce sont 29 entrepreneurs africains venus de 11 pays qui se sont ainsi rendus au siège d’Alibaba en juin 2018 et les délégations d’entrepreneurs africains seraient de plus en plus régulières.

Les plus jeunes bénéficient des bourses eFounders et Alibaba, soutenu par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), s’est engagé à former 1 000 entrepreneurs des marchés émergents en cinq ans, dont 200 en Afrique. «L’année dernière en Afrique du Sud, nous avons lancé un programme de soutien aux jeunes entrepreneurs […] Alibaba a également créé l’initiative «Tech for Change» pour supporter les secteurs de l’éducation et du développement, grâce au Cloud et à l’intelligence artificielle»,rappelle Yeming Wang. Par ailleurs, à l’occasion du dernier World Mobile Congress de Barcelone, Alibaba Cloud a signé un partenariat avec l’ONG africaine iamtheCODE pour enseigner la programmation informatique à 1 million de femmes et de filles, d’ici 2030.

Enfin, le Jack Ma Foundation Netpreneurs Prize récompensera désormais les petites entreprises qui contribuent au développement du numérique en Afrique, avec des gains d’un millions de dollars par an pendant 10 ans. «Ce prix témoigne de notre soutien à la prochaine génération de jeunes entrepreneurs à travers l’Afrique», a déclaré Jack Ma, qui finance l’opération sur fonds propres. Les candidatures sont ouvertes jusqu’à fin juin et la remise des prix se tiendra le 16 novembre en Afrique. «C’est le seul projet de cette envergure à l’international que nous menons de façon opérationnelle »reconnaît Jason Pau.

Côté environnement, Jack Ma co-préside l’ONG chinoise Paradise Foundation qui octroie des subventions aux rangers africains. Au-delà de la seule philanthropie, Jack Ma a également des intérêts financiers sur le Continent avec Equity Bank notamment qui déploie au Kenyales services financiers d’Alipay (la société de paiement du fondateur d’Alibaba,). Signe que les affaires ne sont jamais loin. Néanmoins, le businessman l’assure : il retournera très vite à l’enseignement. «C’est ce que j’aime le plus au monde !», a-t-il d’ailleurs rappelé à Paris.

Marie-France Réveillard

afrique.latribune

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