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Voyage dans la pire économie du monde

Voyage dans la pire économie du monde

Le Venezuela est devenu le pays où l’on fait la queue pour tout acheter. Il est pourtant assis sur les plus grosses réserves de pétrole au monde. Histoire d’un énorme gâchis mené au nom de la lutte contre la pauvreté.

Imaginez un pays où le plein d’essence vous coûterait moins d’un euro… Ca y est, vous y êtes ? Vous avez l’impression d’être devenu plus léger, d’avoir plus d’argent, de voir de nouveaux horizons s’ouvrir ? Eh bien, allez-y. Ce pays existe. Mais il a la pire économie au monde, justement parce que vous y payez le litre de carburant à peine plus d’un centime. La semaine dernière, son gouvernement a desserré de quelques millimètres son étreinte sur le taux de change de la devise nationale. Ladite devise a dévissé aussitôt de 70%. Bienvenue au Venezuela.

Le Venezuela, ou la nation du gâchis. Le pays aurait 300 milliards de barils de pétrole dans ses entrailles, ce qui constitue les plus grosses réserves d’or noir au monde devant l’Arabie saoudite (270 milliards, chiffres arrondis de la major BP). Sans compter des ressources en minerai de fer, en bauxite, en or et en diamants. Le pays a aussi des terres, des ports, des plages et des paysages pour attirer les touristes. Rien à voir avec une pauvre nation enclavée qui serait condamnée à forcer son destin ou à exploiter sa main d’œuvre pour survivre. Avec un PIB de 7.000 dollars par tête, le Venezuela est à peu près au même niveau que la Chine, deux fois plus élevé que l’Egypte, trois fois plus que le Vietnam. Ce n’est pas la misère.

Sauf que le sport national est devenu… la queue dans les magasins. Comme à la grande époque soviétique. Car tout manque au Venezuela. Le sucre, l’huile, les médicaments, les couches pour bébé, le papier toilette. L’amant prudent peut dénicher des préservatifs à 20 euros pièce sur des sites Internet. Les gondoles des magasins sont désespérément vides (et la photographie de ce vide est interdite, comme celle des files d’attente). A la fin de l’an dernier, le gouvernement a imposé à des supermarchés d’acquérir des machines de reconnaissance des empreintes digitales de leurs clients, pour vérifier qu’ils n’achètent pas plus que leur quote-part. Les magasins gouvernementaux, eux, n’acceptent chaque client qu’un seul jour de la semaine (déterminé en fonction du dernier chiffre de sa carte d’identité). Le Venezuela devient le troisième pays à pratiquer le rationnement, avec Cuba et la Corée du nord. Pour faire bonne mesure, le gouvernement a aussi incarcéré au début du mois deux dirigeants d’une chaîne de pharmacies pour « boycott et déstabilisation de l’économie ».

Car pour le président Nicolas Maduro, qui a succédé à Hugo Chavez il y a près de deux ans, ces pénuries dramatiques viennent de la volonté du grand capital de faire tomber le gouvernement. Chefs d’entreprises, spéculateurs et dirigeants de l’opposition organiseraient l’asphyxie du pays pour mieux le cueillir. Avec le soutien de Washington, qui renouvellerait ainsi la politique expérimentée sur Salvador Allende au Chili en 1973. Un projet de putsch militaire a d’ailleurs été déjoué la semaine dernière. Bien sûr, il ne saurait être exclu que des patrons indélicats cherchent à profiter de la situation pour gagner de l’argent. Mais il n’est pas besoin d’imaginer un complot pour comprendre comment le pays en est arrivé là.

Quand il arrive au pouvoir en 1999, Hugo Chavez entend établir le « socialisme du XXIe siècle ». Avec l’argent du pétrole qui gonfle au long des années 2000, il finance des mesures sociales généreuses – repas gratuits dans les écoles, quasi-triplement du nombre de bénéficiaires de pensions de retraite et d’invalidité, construction de logements sociaux. Il nationalise des banques, des distributeurs, un sidérugiste, un cimentier. L’argent public coule à flots. A partir du milieu des années 2000, le déficit budgétaire se creuse. Il dépasse 10% du PIB depuis 2010. Le gouvernement reste social par d’autres moyens. Pour protéger les pauvres, il bloque de nombreux prix. Provoquant un formidable essor du marché noir, à l’intérieur du pays et avec les pays voisins, notamment la Colombie. Puis la disparition progressive des producteurs locaux. Et enfin la propagation inexorable des pénuries.

L’effondrement des cours du pétrole, qui fait 96% des exportations du pays, a encore aggravé la donne. Le gouvernement a imprimé de l’argent, stimulant une inflation devenue la plus forte au monde (68% en 2014). Le déficit public est évalué à 14%l’an dernier par le FMI, mais des experts l’estiment plus proche de 20% – ce qui fait là encore un record mondial. Les investisseurs s’inquiètent désormais d’un possible défaut. Le pays a un peu plus de 20 milliards de dollars de réserves, mais il a une grosse échéance de 9 milliards de remboursements à la fin de l’année. La pauvreté remonte, elle dont le recul indéniable avait fait la gloire de Chavez. Le pétrole, lui, restera longtemps sous terre ou sous l’eau, car la compagnie nationale, PDVSA, n’a pas un sou pour investir.

L’effarante dégringolade du Venezuela montre que la politique économique compte. Que le romantisme socialiste du XXIe siècle est aussi dévastateur que celui du XXe. Que le marché, malgré tous ses défauts, est un formidable outil d’allocations des ressources. Que le prix est un indicateur essentiel qu’on ne fausse pas impunément. Que l’Etat doit maîtriser ses comptes s’il entend promouvoir l’équité dans la durée. Le salut viendra-t-il du ciel ? C’est ce que semble croire Nicolas Maduro. Le mois dernier, il a voulu rassurer les députés sur les difficultés créées par la chute des revenus d’export avec ces mots : « Dieu pourvoira, et nous obtiendrons les ressources dont nous avons besoin pour faire tourner le pays ».

Jean-Marc Vittori
lesechos.fr

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