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Wall Street : blagues sexistes, discrimination et grossesses cachées, quand la réalité dépasse la fiction

Wall Street : blagues sexistes, discrimination et grossesses cachées, quand la réalité dépasse la fiction

Pour son premier jour de travail à Wall Street, ses confrères avaient fait preuve à son égard d’une très délicate attention en remplaçant les rondelles de pepperoni de sa pizza par… des préservatifs, sortis de leur emballage. Maureen Sherry avoue : « Je me suis empourprée, mais j’ai survécu. »

Pendant les onze ans qu’elle a passés chez Bear Stearns, alors l’une des banques d’affaires les plus en vue de Wall Street avant sa faillite retentissante en 2008, cette élégante blonde a composé quotidiennement avec un cocktail de blagues salaces et autres anecdotes aussi obscènes que déplacées. Une triste illustration des limites auxquelles les femmes sont confrontées régulièrement au pays du machisme ordinaire, et qui, trop souvent, les privent d’une carrière analogue à celle de leurs homologues masculins. « À l’évidence, je ne travaillais pas dans une sorte d’amicale féminine où l’entraide et la compassion étaient de mise. Non seulement on ne se soutenait pas entre femmes, mais on préférait faire le dos rond et endurer plutôt que faire des vagues, se souvient Maureen Sherry. On faisait partie d’une équipe. Et comme les membres d’une famille dysfonctionelle, on préférait garder nos petits secrets pour nous. » De cette navrante expérience, elle a écrit une fiction : Opening Belle (éd. Simon & Schuster, 2016, non traduit en français.) Plutôt qu’un réquisitoire féministe, Maureen Sherry a choisi de partager son histoire sur un mode romancé et humoristique, dans un genre chick lit, « pour toucher le plus de monde ».

Chronique d’un machisme ordinaire

C’est finalement une jeune candidate pour un poste sur le trading floor (salle des marchés, NDLR) qui, involontairement, raconte Maureen, a commencé à dénouer la cotte de mailles que la banquière s’était soigneusement tissée toutes ces années. « Lorsque, à la fin de l’entretien, elle m’a demandé comment étaient traitées les femmes dans cet environnement, non seulement j’ai botté en touche avec une boutade, mais je ne l’ai pas mise en garde », poursuit-elle.

Maureen ne l’a pas avertie du fait qu’elle devrait éviter d’être trop sexy, qu’elle devrait cacher ses grossesses le plus longtemps possible, voire qu’il était plus prudent de ne pas mentionner le fait d’être mariée, qu’il ne fallait jamais, ô grand jamais, pleurer ou s’émouvoir publiquement d’un dessin d’enfant. Que, que, que… Pour la cohésion de l’équipe, cette diplômée de l’université de Cornell a passé sous silence que les CV féminins étaient annotés de considérations sur le physique des postulantes. Elle a omis de raconter que de retour de congé de maternité, non contente de trouver son bureau et sa fonction occupés par un autre, ses collègues masculins meuglaient sur son passage lorsqu’elle allait à l’infirmerie tirer son lait, et que l’un d’eux avait jugé désopilant de boire le lait qu’elle avait stocké dans le réfrigérateur du bureau.

Harcèlement ? « Nous avions à l’époque (les années 1990, NDLR) probablement moins de modèles auxquels nous identifier, mais je pense surtout, sincèrement, que pour la plupart, ils avaient l’impression de nous inclure dans leurs blagues potaches. » Des bataillons de femmes dans la finance, comme invisibles dans cet environnement au taux de testostérone élevé, ont ainsi, par esprit de corps, préféré encaisser. Une situation d’autant plus cruelle qu’à New York, en particulier, avoir une épouse qui ne travaille pas est un signe extérieur de richesse.

Le formulaire U4, l’arme fatale

Lassées d’être confrontées à ce plafond de verre, de plus en plus de femmes créent leurs structures

« Il faut avoir la peau aussi dure que celle d’un vieux crocodile », confiait récemment Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international, au sujet des femmes évoluant dans un environnement masculin, surtout si l’on s’approche du haut de la pyramide. Les banques ont, en effet, plusieurs armes efficaces pour faire régner l’omerta. La première est le U4 : un document que chaque jeune recrue signe à l’embauche, et qui stipule que tout conflit interne doit se régler à l’intérieur des murs de l’entreprise. Ou comment laver son linge sale en famille, en somme. « C’est très pernicieux, reconnaît Maureen Sherry, car, en général, vous êtes tellement contente d’avoir le job que vous ne vous inquiétez pas de la portée, à long terme, d’avoir signé un tel papier. »

Selon un sondage effectué l’année dernière par Bloomberg auprès des diplômés des meilleurs MBA américains, six à huit ans après avoir quitté les bancs de l’université, les femmes gagnent en moyenne 20 % de moins. Plus éloquent encore, celles qui sont diplômées de la Business School de Columbia University et ont atterri à Wall Street gagnent environ 40 % de moins que leurs homologues masculins. Ce U4 lie les mains et coud les bouches, indéniablement.

Pour celles qui auraient l’outrecuidance ou le courage, c’est selon, de se plaindre aux ressources humaines, « on vous propose un chèque, assorti d’une clause de non-divulgation. La nature humaine étant ce qu’elle est, c’est imparable », complète une jeune femme qui travaille dans un fonds d’investissement.

Le temps des business angels

Néanmoins, les temps changent. Des initiatives, à l’instar de celle de Harvard qui cherche à lutter en faveur de la promotion des femmes à des postes à responsabilité, fleurissent ici et là sur d’autres campus. Les jeunes femmes sont aujourd’hui moins enclines à supporter ce que l’on appelle the gender gap. De fait, les “class actions” (actions collectives) se sont multipliées ces dernières années. En 2013, Bank of America a ainsi été condamnée à dédommager près de 5 000 femmes pour un montant de 39 millions de dollars ; en 2004, puis en 2007, la banque Morgan Stanley a été contrainte de verser, au total, 100 millions de dollars pour « discrimination sexiste » à plusieurs centaines de ses salariée ; en 2008, Citigroup lâchait 33 millions, et, en 2011, Wells Fargo 32 millions, pour les mêmes raisons. Chaque fois, les pièces versées au dossier sont édifiantes… « J’adore les femmes, mais elles font trop de drames ! » ; « Vous ferez partie du comité de direction lorsque vous saurez jouer au golf »… Lassées d’être perpétuellement confrontées à ce plafond de verre, de plus en plus de femmes dans la finance préfèrent créer leurs structures. « Elles sont aussi nombreuses à se mettre à leur compte, devenant business angels ou créant de micro-fonds d’investissement avec moins de 4 millions de dollars », explique Jennifer Fonstad, une ancienne de la société de capital-risque Draper Fisher Jurvetson. Mais d’autres, nombreuses elles aussi, finissent par capituler en acceptant un chèque en échange de leur silence lorsqu’elles démissionnent. Maureen Sherry, elle, a refusé. Pour rester libre de sa parole : « 40 % des foyers américains avec des enfants de moins de 18 ans dépendent entièrement des revenus de la mère. Pour les générations futures, il est temps de changer les cultures, en particulier celle de Wall Street », conclut-elle.

Reese Whitherspoon s’empare d’“Opening Belle”

Un soir de décembre, une financière de Wall Street se rend à la soirée de Noël de sa banque. Discrètement, elle cache les cadeaux destinés à ses trois enfants pour ne pas afficher trop clairement, vis-à-vis de ses confrères essentiellement masculins, qu’elle est non seulement mariée, mais mère de famille. Quelques heures plus tard, après s’être éclipsée pour se laver les mains, elle voit ses collègues jouer au foot avec la poupée Barbie de sa fille. Décapitée. Telle sera la première scène du film tiré d’Opening Belle, qui sera bientôt porté à l’écran. L’actrice Reese Whitherspoon a racheté les droits du roman de Maureen Sherry. C’est elle qui tiendra le rôle-titre de Belle McElroy, dans cette adaptation qu’elle développe pour Warner Bros. Aux côtés de personnalités telles que Lena Dunham, la productrice Shonda Rhimes ou Eva Longoria, l’actrice déplore « le manque de films avec une voix féminine, haute et claire. Il est important que celles d’entre nous qui ont atteint un certain niveau de reconnaissance dans cette industrie (le cinéma, NDLR) ouvrent la voie aux plus jeunes pour qu’elles réalisent leurs rêves ».

Depuis 2012, date de création de sa société de production avec l’Australienne Bruna Papandrea, Gone Girl et Wild ont enregistré de vrais succès et installé l’idée que des films mettant en scène un personnage central féminin de plus de 30 ans valaient le coup. Opening Belle s’inscrit dans cette veine. Et Maureen Sherry de souligner que depuis Working Girl, en 1988, aucun film n’a traité de la place des femmes dans la finance…

Sixtine Léon-Dufour
madame.lefigaro.fr

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